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À l'heure de sa mort, les ténèbres recouvrirent la terre. Le soleil au zénith fut masqué d'un disque noir, envoyé là, au dire de certains, par Seth le démon ; et pendant toute une heure régna une nuit d'encre. Était-ce un signe que le soleil pleurait le pharaon, ou que les anciens dieux approuvaient sa mort ?

Le roi Sémenkhkarê n'aurait pu choisir pire moment pour mourir, songeait Huy le scribe, sachant que cette opinion lui était peut-être toute personnelle. Ces temps-ci, les gens montraient tant d'empressement à nier leurs relations avec Akhenaton, son culte d'Aton le dieu unique, et ses théories sur la paix, la lumière et la fraternité universelle, qu'on voyait la poussière s'élever des berges du Fleuve sous le souffle de leur désaveu. Ay lui-même, directeur des Haras de l'ancien roi et père de la grande reine Néfertiti, n'exprimait-il pas des réserves au sujet d'Aton ?

Huy s'interrogeait. Après la disparition de Sémenkhkarê, fils adoptif d'Akhenaton et dernier disciple loyal en situation d'exercer un réel pouvoir, combien de temps durerait cette suspicion ? Certes, ces douze dernières années avaient marqué la perte de tout le nord de l'Empire. Dans la courte durée de son règne, Akhenaton, possédé par ce qui passait aux yeux de la plupart des gens pour des extravagances religieuses, avait perdu ce que son trisaïeul avait acquis en écrasant l'audacieux pouvoir du Réténou supérieur grâce aux armes de guerre récemment découvertes : le char, l'arc long à deux bois et les lances de bronze, métal plus dur et résistant que le cuivre. Pendant toute une décennie, les messages avaient afflué vers Pharaon, le Dieu Terrestre, Puissance Incontestable, pour l'informer qu'au nord son pouvoir était remis en cause, défié, anéanti. Mais le roi n'avait pas envoyé une seule réponse aux multiples requêtes implorant de l'aide, adressées par ses vassaux et ses gouverneurs désespérés.

Huy n'avait pas été le seul ébranlé par le doute devant le brutal déclin d'Aton. Son culte avait fait souffler un vent nouveau, balayant, en dix années frénétiques et cruelles, deux millénaires de pensée d'une rigidité et d'une corruption croissantes – tout un monde où, avant l'avènement sur le trône divin du jeune iconoclaste, le rituel des prêtres entravait les rouages d'un gouvernement amolli par trente années décadentes de paix. Au début, nombre de jeunes gens des deux sexes avaient été conquis par le nouvel Enseignement ; la Terre Noire était au faîte de sa puissance, elle se tenait au sommet du monde, régnant au nord jusqu'au bord de la Grande Verte, et au-delà ; régnant à l'ouest jusqu'au cœur de la Terre Rouge ; régnant jusqu'aux mines d'or qui s'étendaient entre le Fleuve et la mer orientale ; et même au sud, jusqu'aux lisières de la forêt dont parlaient les explorateurs qui en étaient revenus.

L'heure était arrivée de respirer un bon coup et de se remettre en question. Les gens avaient saisi l'occasion d'envoyer aux vents cette multitude confuse de dieux, ce fatras de superstitions forgées par les prêtres d'Amon en vue de leurs propres intérêts. Huy eut un sourire amer en se remémorant la joie que tous avaient éprouvée en quittant la capitale pour le nord, afin de peupler leur nouvelle ville, la cité de l'Horizon, elle-même semblable à une peau toute neuve après la mue.

À quand cela remontait-il ? Huy rit, pour de bon cette fois. Six ans. Chercher à endiguer une pensée retranchée sur elle-même depuis deux mille ans, et cela en six années, avec pour seule arme une nouvelle ville ! Qu'imaginaient-ils donc ? La masse de la population, qui continuait à courber l'échine chaque fois que passait Pharaon pour ne pas voir son visage – les réformes d'Akhenaton ne s'étaient pas étendues jusque-là –, n'en avait pas été plus affectée que par le chuchotement d'une idée fugitive. Cela n'avait été qu'une révolution pour l'élite par l'élite et, tandis qu'emporté par son obsession l'ancien pharaon sombrait dans la folie, la Terre Noire en payait le prix en perdant sa suprématie.

Or voilà que Sémenkhkarê, le Pharaon, le Dieu-Vivant soutenant la Puissance d'Aton, Disque Solaire Dispensateur de Vie, était mort à l'âge de vingt ans. Il n'avait survécu que de six mois à son mentor. Tout seul, il n'avait pas porté le sceptre bien longtemps.

Comme ils mouraient jeunes ! Akhenaton n'avait eu que neuf années de plus, mais il est vrai qu'il se consumait depuis la naissance, sujet en outre, comme si cela ne suffisait pas ! à des accès d'extase sacrée qui jetaient son corps fragile sur la terre desséchée avec la violence minutieuse d'un lutteur professionnel, pour le clouer sur place et le secouer avec tant de fureur que l'écume lui montait aux lèvres. Une fois, Huy en avait été témoin. Si l'on n'était pas intervenu, le roi se serait coupé la langue et se serait rompu les os sous le choc. Lors de ces occasions, nul homme occupant un rang aussi humble que Huy n'aurait eu l'audace de tenter d'interpréter les grognements et les gargouillements véhéments que prononçait le dieu par la bouche du roi, et dont le sens n'était jamais communiqué aux fonctionnaires subalternes.

Le roi avait péri au cours d'une de ces crises. Son âme avait pris son essor vers sa destination, montant en spirale vers son dieu particulier. Un destin solitaire. Mais Huy, lui aussi, avait voulu y croire. Il valait mieux s'envoler vers le soleil que de croupir sous terre dans un tombeau, si somptueux fût-il, si abondamment pourvu de nourriture magique et de serviteurs d'argile, si bien protégé fût-il par les sortilèges du Livre des Morts. Huy avait voulu y croire, mais il n'était pas allé assez loin, incapable de s'affranchir des certitudes rassurantes des pères de ses pères. Cependant, lorsqu'il voyait leurs tombeaux négligés par leurs successeurs, il sentait qu'il ne croyait plus qu'à la vie. Ce qui venait avant et après était un vide que son cœur ne pouvait se résoudre à contempler.

Sémenkhkarê s'était éteint dans son sommeil ; nul n'en savait la cause. Il avait été un jeune homme robuste, un chasseur enthousiaste et un époux aimant, quoique pas encore père. Seuls le vieux Ay et le général Horemheb avaient examiné le corps avant qu'il fût remis aux embaumeurs.

Le roi n'avait pas su tenir les rênes du pouvoir d'une main ferme. Au nord, les pirates du désert s'étaient dangereusement rapprochés du Delta où le Fleuve se mêlait à la Grande Verte, pourtant l'armée se contentait d'opérer des patrouilles et des manœuvres sans jamais frapper. Les travaux de construction s'étaient arrêtés dans la cité de l'Horizon. Dès la mort d'Akhenaton, les gens avaient commencé à la quitter, peu à peu. Située en altitude au-dessus du Fleuve, en plein désert, c'était un lieu hostile, véritable fournaise à la saison de la sécheresse, infesté de moustiques aux saisons des crues et de la végétation. Abandonnée à moitié construite, le fumier s'étalant là où auraient dû se trouver des égouts, elle évoquait à Huy une fleur flétrie en pleine éclosion par une gelée nocturne. La vie l'avait quittée à la disparition de l'ancien roi, et si l'activité continuait sans conviction dans les parties nord de la ville, où les palais s'élevaient parmi les gravats tels de grands bateaux halés sur le rivage pour être réparés, déjà dans les faubourgs les demeures moins riches montraient des signes de décrépitude.

Les gens avaient besoin qu'on leur montre la voie, et au lieu de cela le roi était mort ; cela ressemblait à une désertion. Puis il y avait eu l'éclipse. Tout cela au milieu de peret, la saison de la végétation, où les eaux du Fleuve se retiraient en laissant les champs couverts du limon noir fertile qui donnait son nom au pays, et où chaque homme devait consacrer ses forces au travail, au curage des canaux d'irrigation et aux semailles, à mesure que la terre renaissait des eaux. Soixante-dix jours passeraient avant que les embaumeurs aient accompli leur tâche, mais la tombe de Pharaon était loin d'être terminée. Des hommes dont la présence était indispensable dans les champs n'en seraient pas moins réquisitionnés en masse pour creuser et extraire la pierre de la face rocheuse, la tailler et la traîner afin de donner un semblant d'ordre à la maison d'éternité du souverain défunt. Les morts ne se montraient pas vindicatifs, d'ordinaire, mais la colère d'un roi par-delà le tombeau était à éviter.

En observant les rites et les préparatifs compliqués qui avaient lieu, Huy se demandait si, finalement, les plus à craindre n'étaient pas les vivants. Il avait déjà vu plusieurs de ses supérieurs hiérarchiques – de grands scribes, âgés d'une quarantaine ou d'une cinquantaine d'années – envoyés en mission vers la Nubie et les mines d'or du désert oriental. Ces postes étaient indignes d'eux mais, dès avant la mort de l'ancien roi, il était devenu clair que leur situation n'était plus aussi sûre que lorsque Aton rayonnait dans toute sa gloire. Sous Sémenkhkarê, le pouvoir était passé progressivement entre les mains du général Horemheb et d'Ay. Tous deux avaient été de loyaux partisans d'Akhenaton, au début. Sans doute avaient-ils simplement compris, les premiers, que l'avenir ne résidait pas de ce côté.

Aucun des scribes de haut grade n'était rentré de mission. Huy, qui à vingt-neuf ans sortait d'un apprentissage long et ardu, commençait à se demander si le temps investi en vaudrait la peine. Tout en parcourant non sans mal la rue étroite, au sol de terre battue, qui conduisait à sa maison, il dressa un bilan mélancolique des maigres résultats de ses efforts. Sa maison, par exemple. Elle faisait partie d'une rangée isolée de demeures identiques, destinées aux fonctionnaires subalternes, chacune faite de brique crue et dotée d'une petite cour, d'une chambre en bas et d'une autre en étage. Il vivait là depuis son divorce, qui avait eu lieu trois ans plus tôt. Il arrivait encore qu'Aahmès lui manque, et l'enfant plus encore. Ils avaient depuis longtemps regagné le Delta et il ne les voyait plus, mais au moins, grâce aux amis qu'il comptait parmi les messagers officiels, il avait pu conserver le contact par une correspondance irrégulière.

Sa carrière avait été une affaire entendue : il marcherait sur les traces de son père Héby, directeur des scribes à la cour d'Aménophis III, dans la capitale du Sud. Depuis l'âge de neuf ans, Huy n'avait guère connu que l'étude. Il avait appris les trois écritures et, entrecoupées de coups de bâton (« les oreilles du jeune garçon sont sur son dos »), les autres matières essentielles à une carrière de fonctionnaire : l'arithmétique, le dessin, la comptabilité, la géométrie, la topographie et même des rudiments d'architecture. La route avait été longue et pénible. Il espérait qu'il n'avait pas fait tout cela en vain. Il avait négligé les prudents avertissements de son père – jusqu'à sa mort, Héby avait su ménager la chèvre et le chou – et avait lié son sort à celui d'Akhenaton. Il était venu à la cité de l'Horizon sans plus de réflexion, pénétré de l'esprit de pionnier que le pharaon aimait voir autour de lui. Désormais, la poussière de cette route négligée, non aspergée, lui semblait telles les cendres de cet esprit aventureux.

La chaleur emplissait la ruelle comme du lin plié. Cette présence presque physique faisait parfois soupirer Huy, qui aspirait aux terres du nord d'où venait le vent bienfaisant. Les messagers qui s'y étaient rendus avaient tenté de lui raconter l'indicible plaine verte de la mer, qu'il n'avait jamais vue et ne pouvait imaginer. Il s'évada des pensées moroses qu'éveillait la perspective de son avenir immédiat, et s'embarqua dans un rêve éveillé où il se raccommodait avec Aahmès et devenait le capitaine d'un des grands navires de Byblos qui faisaient du cabotage sur le littoral et descendaient jusqu'à la capitale du Nord, où leurs marchandises étaient transférées sur de grandes barques à proue relevée, pour remonter le Fleuve.

Sa rêverie le rendait insensible à la solitude de la rue, à une heure où la barque solaire était presque au zénith et où ces lieux auraient dû grouiller de monde, les gens revenant manger et faire la sieste avant de recommencer le travail en fin d'après-midi. Il retrouva ses esprits alors qu'il tournait au dernier angle avant sa maison, et prit en même temps conscience et de son isolement et de la présence de l'homme, appuyé contre l'embrasure de sa porte dont le bois d'acacia se déformait déjà. Il devina immédiatement la fonction de son visiteur et se demanda pendant une fraction de seconde si son arrivée avait été remarquée, ou s'il lui restait une chance de s'esquiver sans être vu. Mais l'homme le fixait de cet air d'ennui indifférent qu'ont les policiers lorsqu'ils sont porteurs de nouvelles désagréables. De toute façon, les murs nus de la rue tortueuse n'offraient même pas une allée où s'engouffrer. À quoi bon s'opposer au destin ? Le soleil brillait et le Fleuve coulait. Que pouvait-on demander de plus, à la fin ?

Le policier – un Mézai – était plus grand que Huy, lui-même court et trapu. Il se redressa de toute sa taille en se détachant avec nonchalance du montant de la porte à l'approche de Huy. Mais il n'y avait dans ce geste rien de la déférence qu'un Mézai aurait dû marquer à un scribe de la cour. À l'origine, les Mézai étaient recrutés dans une tribu nubienne dont les membres, éclaireurs chevronnés, avaient donné leur nom au corps. Désormais, les policiers étaient issus de toutes les couches de la société. Cet officier avait l'angularité osseuse, la peau sombre et les traits plats d'un homme originaire du Sud profond, peut-être de Napata. Huy croyait avoir déjà vu son visage, sans pouvoir se rappeler où. L'officier portait un pagne simple, en lin brun. Ses longs membres luisaient sous la lumière ardente. À sa taille, un glaive de cuivre était glissé dans un fourreau en feuilles de palmier. Il ne devait donc pas être très élevé en grade. Sa présence expliquait toutefois le vide de la rue. Durant les quelques mois écoulés depuis la mort de Sémenkhkarê, quand la plupart des gens s'étaient trouvés trop occupés aux champs pour le remarquer ou s'en soucier, le général Horemheb n'était pas resté inactif. Tandis que grossissait le flux de ceux qui abandonnaient la cité de l'Horizon, les rumeurs s'amplifiaient à propos du regain de puissance des prêtres-administrateurs de la capitale du Sud. Il était de nouveau permis de prononcer tout haut le nom des anciens dieux. Ceux qui avaient été proches d'Akhenaton s'en cachaient s'ils le pouvaient.

« Huy ? »

Il était vain de nier, vain de faire remarquer l'omission irrespectueuse de son titre de « scribe de la cour ».

« Oui.

— Maiherpri, adjudant. »

Il lui avait rappelé son nom. L'avait considéré quelques secondes avec une familiarité timide. Puis son visage s'était fermé, déçu par l'absence de réaction du scribe.

D'où Huy connaissait-il ce visage ? Cela avait-il de l'importance ?

« Tu veux parler ici, ou chez toi ? poursuivit le Mézai.

— Tu aurais pu attendre à l'intérieur.

— Pas sans permission. »

C'était déjà quelque chose. Huy jeta à nouveau un coup d'œil dans la rue poussiéreuse. Au loin, le palais royal déserté se dressait comme dans un rêve.

Il tira le verrou de sa porte et pénétra dans la petite cour. Tout en lui emboîtant le pas, Maiherpri regardait autour de lui. Il vit une cour carrée, à ciel ouvert mais partiellement ombragée par une plante grimpante languissante.

« Tu vis seul ici ?

— Oui. »

Depuis son divorce, il n'avait plus une seule servante. Hapou était partie avec Aahmès ; il n'y avait pas de place ici, même pour une esclave syrienne.

La coutume voulait qu'on offre un rafraîchissement à celui qui venait en visite, même officielle. Maiherpri restait debout, attendant visiblement quelque chose.

« De la bière ? Du pain ? » proposa Huy, tout en indiquant un tabouret bas installé à l'ombre.

Le policier s'assit d'un air guindé. Il avait attendu longtemps au soleil, mais en dépit de son soulagement, il refusait de se laisser aller. C'était un homme jeune, barricadé derrière sa dignité et conscient d'être importun. Il retardait l'annonce de la nouvelle pour lui donner plus de poids. Il se demandait si le fait de s'asseoir ne l'avait pas privé d'un avantage.

« D'abord, la nouvelle concernant le successeur du Dieu-Roi. »

Ainsi, ils n'avaient pas perdu de temps, pensa Huy. Comme son prédécesseur, Sémenkhkarê était mort sans héritier, mais il avait été un favori incontestable d'Akhenaton et avait épousé l'aînée des princesses avant même de devenir corégent. Le lien avait été scellé quand Akhenaton en personne avait à son tour épousé sa fille aînée, en grande pompe. Sémenkhkarê, lui, n'avait eu aucun favori, aucun successeur désigné. Il était jeune et croyait avoir bien le temps de se préoccuper de pareilles questions. Le cœur de Huy explora brièvement les possibilités. Il y avait deux candidats évidents. Auraient-ils osé se déclarer si vite ?

« C'est Toutankhaton. »

Le demi-frère de Sémenkhkarê. Mais Toutankhaton n'avait que neuf ans ; il y aurait nécessairement une régence.

Le Mézai ne faisait pas mine de s'en aller. Autre chose était à venir. Jusqu'ici, l'expression solennelle de son visage n'était guère justifiée. D'un pli de son pagne, il tira un rouleau de papyrus et se leva pour le remettre au scribe. Huy tarda à le prendre. À cet instant, il eut la conscience aiguë de l'immobilité de l'air en plein midi. Il faisait trop chaud pour qu'un oiseau fasse résonner son chant, et la stridulation incessante des cigales était si familière qu'elle ressemblait au silence. L'idée le traversa que le Mézai avait peut-être lu le document, puis il se souvint que Maiherpri n'était qu'adjudant et en aurait été incapable.

Le message était sec. Il devait faire partie de plusieurs rouleaux similaires, car il avait été recopié d'une main hâtive et maladroite. Huy se demanda lesquels de ses collègues en avaient été les autres destinataires. Le paragraphe final avait visiblement été ajouté spécialement à son intention.

Ce n'était pas totalement inattendu. En substance, le message l'informait, sous le sceau du nouveau pharaon, que les scribes et les fonctionnaires de son rang étaient immédiatement relevés de leurs fonctions. L'accès à leur bureau leur serait dorénavant refusé. Ils devaient livrer au Mézai porteur du papyrus tout document, tout sceau officiel, toute note sur fragment de calcaire détenus à leur domicile. Une fois relevés de leurs devoirs, ils avaient ordre de ne plus fréquenter leurs anciens confrères, par aucun prétexte, sous peine d'exil immédiat. Huy savait que cela signifiait l'envoi dans une des oasis situées au cœur du désert occidental, dans la Terre Rouge ou dans les mines d'or qui se trouvaient entre le Fleuve et la mer orientale. L'ajout qui le concernait disait simplement : Par le grand dieu Amon, Père de Karnak, Père et Mère de la Terre Noire, et par son Incarnation le roi Toutankhamon ! Veille à ne plus pratiquer ta profession, que ce soit pour l'État ou en privé.

En relevant la tête, Huy croisa le regard de Maiherpri, où il eut la surprise de lire, en dépit d'une certaine réserve, de la compassion.

« Tu ne te souviens pas de moi, n'est-ce pas ?

— Non, je suis désolé. Ce message m'a porté un coup.

— Même avant de le lire, tu ne m'as pas reconnu.

— Ton visage m'est familier.

— C'était avant que j'entre dans la police. Sous le règne de Néferkhépérourê Aménophis IV. »

Huy remarqua que l'officier avait soin d'utiliser le nom reçu par Akhenaton à la naissance, et non celui qu'il s'était octroyé.

« Mon frère et moi étions accusés d'avoir volé de l'orge dans le grenier sud-ouest de Thèbes. Tu nous as aidés. »

Huy se rappelait, cette fois, et s'étonnait de ne pas l'avoir fait plus tôt. L'épisode, un détour presque accidentel par rapport aux voies normales de sa profession, comptait au nombre des petites réussites dont il avait été fier. Cela remontait à sept ans, car Aahmès était enceinte du petit Héby, à l'époque. Deux adolescents aperçus au crépuscule, alors qu'ils chapardaient dans le grenier. Ces deux frères, arrêtés et accusés – un cas de routine si banal que Huy, alors scribe subalterne, avait été chargé des écritures ; cela ne justifiait même pas l'usage de papyrus, seulement de tablettes de calcaire. Mais les preuves paraissaient à tel point relever de la simple présomption qu'il s'était senti forcé d'objecter, de demander à son supérieur l'autorisation de réexaminer le cas. L'année avait été maigre, la crue basse et la récolte médiocre. Les deux jeunes gens auraient le nez et les doigts de la main droite tranchés en guise de châtiment.

« Ces preuves-là n'étaient pas difficiles à réfuter, dit Huy. Les surveillants du grenier cherchaient simplement des boucs émissaires. Ils s'étaient montrés négligents. »

Quel âge avait le Mézai, maintenant ? Du moins, son manque de déférence devenait compréhensible. Ce n'avait été que de la familiarité, une tentative maladroite pour renouer une amitié. Huy, trop sur ses gardes, n'avait pas fait la différence.

« Je regrette de t'apporter de mauvaises nouvelles à présent.

— Pour l'essentiel, je m'y attendais. Après ce qui s'est passé… »

Il hésita. Ce n'était pas l'envie qui lui manquait de continuer, de demander pourquoi le nouveau pharaon avait changé son nom de Toutankhaton en Toutankhamon, et pourquoi l'invocation à Amon figurait sur la lettre. Mais jusqu'à quel point pouvait-il se fier à Maiherpri ? L'homme était un Mézai, et Huy un petit fonctionnaire sans emploi, attaché à un régime qui, Sémenkhkarê étant mort, serait bientôt voué officiellement à l'opprobre. Il changea de tactique.

« As-tu le temps de boire de la bière ? » demanda-t-il, se rappelant enfin les règles de l'hospitalité.

Le Mézai jeta un coup d'œil vers le soleil, qui se mouvait lentement dans le carré de bleu au-dessus de leurs têtes. Il se détendit et se rassit.

« Oui, dit-il. Mais je ne peux pas rester longtemps, ni en dire beaucoup. »

Huy alla chercher une cruche de bière rouge et deux gobelets en poterie vernissée, ainsi qu'un pain plat aux aromates. Pendant qu'il s'affairait, il réfléchissait au meilleur moyen de poser les questions qui se bousculaient dans son esprit, tout en essayant de s'adapter à sa nouvelle situation. Sa pensée prédominante était qu'il n'avait plus de famille avec qui partager cette soudaine disgrâce. Jamais il ne s'était senti si seul.

Maiherpri prit son gobelet et but avec retenue.

« Bien sûr, il y aura des édits. Je ne peux pas dire sous quelle forme. Ce que je sais, c'est que de nombreux scribes de ton rang se sont vu offrir de reprendre leur carrière s'ils abjuraient Aton et revenaient à Amon. Le nouveau roi attend de tous ses fonctionnaires qu'ils suivent son exemple.

— On ne m'a pas laissé ce choix. Pas dans cette lettre », dit Huy, qui pensait : Le roi n'a que neuf ans. Qui est derrière cette décision ?

« Tous ne l'ont pas eu. J'ignore pourquoi. Un nombre beaucoup plus important de hauts fonctionnaires ont été exilés, certains ont été tués.

— Quand tout cela a-t-il commencé ?

— Je ne sais pas. On a voulu éliminer rapidement tous les adeptes de l'ancien régime. Le Dieu-Vivant Renouvelé sera proclamé dans deux jours, à la veille de la mise au tombeau d'Ankhképérourê Sémenkhkarê, afin qu'il puisse accomplir la cérémonie de l'ouverture de la bouche. »

 

On envoyait Sémenkhkarê rejoindre les ancêtres dans la nouvelle nécropole royale de la cité de l'Horizon. On avait hâtivement donné la dernière touche à son hypogée et à son temple funéraire. Les équipes qui y travaillaient n'avaient pas eu le temps de déblayer tous les gravats de part et d'autre de l'entrée, et le calcaire de Toura qui en composait le revêtement portait encore les marques du ciseau, le temps ayant manqué pour le polir. Il n'y avait pas foule sur la route qui partait du Temple du Soleil, où le cortège se mit en marche. Huy eut la tristesse de voir que déjà le grand édifice, aux lignes nettes à ciel ouvert, avait été pillé. Ç'avait été le seul monument entièrement terminé du vivant d'Akhenaton, dont il faisait la joie et la fierté. Représentés sous des couleurs resplendissantes, des canards, de jeunes taureaux, des fleurs de lotus tout en faïence dansaient et bondissaient, pleins de vivacité et de vigueur, dans la lumière du soleil qu'ils vénéraient et qui leur prodiguait la vie. Presque tous les artisans qui avaient réalisé ce prodigieux chef-d'œuvre étaient dispersés. Avec quelle rapidité une chose se dégrade lorsqu'elle perd sa force vive ! pensait Huy. On avait embaumé le corps d'Akhenaton, mais ses idées, son cœur avaient été éparpillés au vent.

On retrouvait bien peu du rituel simple instauré par Akhenaton dans l'inhumation de Sémenkhkarê, qui marquait un retour aux usages en vigueur sous les anciens dieux. Le chariot funéraire transportait la momie dans son coffre de cèdre aux couleurs vives, sous une châsse. Il était tiré péniblement par deux bœufs le long de la route conduisant à l'hypogée. Derrière, huit serviteurs tiraient un second chariot transportant les viscères, gardés par les Fils d'Horus[5] : Douamoutef à tête de chien pour l'estomac, Qébéhsénouf le faucon pour les intestins, Hapi le babouin pour les poumons, et Amset, l'homme, pour le foie. À côté de la momie cheminaient deux actrices de la cour, incarnant Isis et Nephthys, les protectrices divines. Derrière le second chariot venaient cinquante pleureuses professionnelles, dont la lamentation solennelle emplissait le ciel de l'aube. Puis suivaient les Neuf Amis, et les serviteurs du palais chargés des meubles destinés au tombeau, à l'usage du ka[6] de Sémenkhkarê qui résiderait là à tout jamais.

Huy remarqua qu'à l'avant du cortège, Méryrê, le grand prêtre d'Aton, avait été remplacé par un homme qu'il ne connaissait pas. À sa suite venaient Ay et Horemheb, encadrant le jeune pharaon tel un prisonnier.

Huy avançait aussi mais à une certaine distance, car la foule était clairsemée sauf à l'entrée du temple funéraire, et il n'avait aucun désir d'attirer l'attention. À l'entrée, les danseurs Mww[7] et le prêtre d'Anubis coiffé de son masque à tête de chacal attendaient. Le cortège arriva au moment précis où le soleil rompait le cercle de l'horizon, et le gris bleuté de la lumière céda la place à l'or pâle. La lamentation des pleureuses cessa, et tandis, que les danseuses exécutaient la danse de bienvenue, Horemheb s'approcha de Tête-de-chacal avec le jeune roi. Si ce qui allait suivre rendait Nebkhépérourê Toutankhamon nerveux, il n'en laissait rien paraître. Peut-être avait-il l'étoffe d'un roi assez puissant pour dominer Horemheb lui-même, un jour.

Les prêtres du cortège hissèrent à grand-peine le lourd cercueil et le dressèrent à la verticale. Le bois lisse glissait sous leurs paumes moites qui y laissaient des empreintes sombres. Alors, guidé par Tête-de-chacal, le nouveau pharaon toucha la bouche de son prédécesseur avec l'herminette et les quatre amulettes sacrées.

« Voici les emblèmes par lesquels moi, le Fils-que-Tu-aimes, j'ouvre ta bouche, tes yeux, tes oreilles, tes narines, je donne la sensation aux extrémités de tes doigts et à la plante de tes pieds ; je soulève les portes des canaux de ton corps : sois à présent tel que tu étais de ton vivant, sous la protection de ton ka. »

Huy ne resta pas pendant la cérémonie entière pour assister à l'installation rituelle du temple, à l'offrande du premier repas et à la fermeture du tombeau. Il se sentait coupable de quitter des funérailles si importantes, mais il était trop fils de la doctrine qu'Akhenaton lui avait enseignée pour craindre réellement la colère des anciens dieux en représailles de sa désertion. Il voulait obtenir des réponses aux questions qui le taraudaient. L'attention officielle étant monopolisée par l'inhumation, il pouvait espérer contourner la loi et parler à l'un de ses anciens collègues. Pour autant qu'il avait pu en juger, aucun Mézai n'avait été spécialement chargé de le surveiller – non qu'il se crût digne de tant d'attention, d'ailleurs, mais il lui fallait être prudent. Pourquoi ne lui avait-on pas permis de se rétracter ?

« Ils te prennent pour un fauteur de troubles, voilà pourquoi, et ils ont assurément raison ! » dit dédaigneusement Téhouty, qu'il avait suivi dans une salle poussiéreuse des archives, fort heureusement à l'écart du public, car sinon l'homme n'aurait jamais accepté de lui parler, ancien beau-frère ou pas. « Ils veulent des gens sur lesquels ils peuvent compter. L'ancien temps est révolu. Tout cela a mis le pays à genoux.

— Ils veulent des gens qui rentrent dans le rang, qui font ce qu'on leur dit. »

C'était parfaitement logique.

« Précisément. On sait que tu as outrepassé ton autorité. Tu as été un des premiers à venir ici à la fondation de la ville. Et tu es divorcé.

— Comme la moitié de la population.

— Pas la moitié qui a le sens des responsabilités. »

Huy se détourna, au désespoir. Il n'arriverait jamais à obtenir une réponse sensée de Téhouty, dont le ton accusateur laissait pressentir que la conversation se réduirait à une dispute personnelle. Téhouty avait un an de plus que Huy, mais il avait végété aux archives pendant le règne court et insignifiant de Thoutmosis II, alors que Huy était passé aux comptes rendus légaux. Le divorce de Huy avait scellé son ressentiment.

« Je ne sais pourquoi tu viens chercher secours auprès de moi. Il me semble que tu as toujours méprisé notre famille.

— Ce n'est pas vrai.

— Pourquoi as-tu quitté Aahmès, alors ?

— Tu le sais. Tout était mort entre nous. Elle souhaitait ce divorce autant que moi.

— Eh bien ! À présent, tu as ce que tu voulais. »

Téhouty reporta son attention sur les rouleaux qu'il disposait sur une étagère, nerveusement, de ses mains osseuses. Certains, vieux de cent cinquante ans, étaient secs et fragiles.

« Je suis heureux de voir qu'être simple archiviste n'est pas sans avantages.

— Mais toi aussi, tu es venu ici.

— J'ai eu la possibilité de me rétracter, n'étant pas assez important, je suppose, pour qu'on me congédie, ajouta le beau-frère de Huy avec un surcroît d'amertume à cette nouvelle idée. Mais je n'ai jamais cru que la théorie d'un dieu unique était autre chose que de la folie. »

Huy essaya une autre tactique.

« Quels sont les changements auxquels il faut s'attendre ? »

Téhouty n'avait sans doute pas mené loin sa carrière, mais outre sa jalousie, il était animé d'une méfiance morbide et d'une insatiable curiosité – qualités qui, associées à un instinct de conservation extrêmement développé et à une servilité innée, faisaient de lui l'espion idéal. Eût-il été intelligent, quelqu'un l'aurait peut-être employé comme tel.

Manifestement, Téhouty avait décidé de tenir sa langue.

« Je ne le sais pas. Et même si je le savais, ce serait me compromettre que de te le révéler. »

Il baissa vivement la voix en terminant sa phrase et son ton récriminateur se fondit en un murmure acerbe, car il avait entendu des pas approcher de l'autre bout de la salle. Mais ils s'arrêtèrent. Quel qu'il soit, le nouveau venu avait bifurqué pour consulter un document rangé sur un des rayonnages plus proches de l'entrée.

« Pourquoi ne t'adresses-tu pas à un de tes vieux amis, à supposer qu'il t'en reste ? »

Cette dernière remarque fit mouche. Pendant les deux jours qui avaient suivi la visite de Maiherpri, Huy n'avait pu découvrir grand-chose, sinon que les trois ou quatre scribes, dont son ancien chef, sur qui il savait pouvoir compter n'étaient plus chez eux, ou alors sous surveillance et impossibles à contacter.

« J'ai appris que certains nouveaux édits vont être rendus publics. Sais-tu au moins quand auront lieu les proclamations ? s'enquit Huy, choisissant ses termes avec circonspection. J'ai vraiment besoin d'aide.

— Sans cette raison, tu ne serais jamais venu me trouver, dit Téhouty qui, se sentant en position de force, se laissa un peu fléchir. Oui, moi aussi j'ai entendu parler des nouveaux édits.

— Alors ? Seront-ils lus lors du couronnement ? »

Cela aurait été la procédure normale, bien que, à la connaissance de Huy, aucune date n'eût été fixée pour l'intronisation de Toutankhamon.

Téhouty était tendu. Quelqu'un d'autre était entré dans la salle des archives, avait rejoint le premier visiteur devant les rayonnages proches de la porte et avait entamé avec lui une conversation. Si leurs voix lui parvenaient… Il baissa encore le ton en espérant que cela ne passerait pas pour un murmure de conspirateur.

« Il n'y aura pas de couronnement mais une investiture. Par la même occasion, une régence sera déclarée, jusqu'à ce que le roi soit en âge de régner seul.

— À l'instigation de qui ?

— Tu ne devines pas ? D'Horemheb ! Quoique, officiellement, il s'agira sans doute d'une corégence avec Ay.

— Ne sous-estime pas Ay.

— Bien du temps passera avant qu'il se lave de son association avec son gendre.

— Mais une fois qu'il y sera parvenu…

— Tu aimes te livrer à des déductions, hein ? As-tu déduit ce que tu allais faire de toi-même, à présent ? »

Téhouty lui rappelait qu'ils n'étaient nullement amis. Il ne voulait pas se laisser entraîner par Huy à discuter de l'avenir.

« Y a-t-il autre chose que tu puisses m'apprendre ? demanda Huy en poussant un soupir.

— Non.

— Ce « non » veut-il dire que tu pourrais, mais que tu n'es pas prêt à le faire ? »

D'un air important, Téhouty choisit sur l'étagère un grand rouleau qu'il dégagea et inclina afin que le sable s'écoule d'une des extrémités. Un gros scarabée, dérangé par toute cette agitation, fila vers l'obscurité au fond du rayonnage. Téhouty jeta un coup d'œil sur Huy et coinça avec précaution le rouleau sous son bras avant de se diriger vers un autre rayonnage dans le couloir mal éclairé, plus loin de la porte. Huy le suivit. Dès qu'il eut l'impression d'avoir parcouru une distance suffisante pour être en sécurité, Téhouty se tourna et rapprocha son visage de celui de Huy. Son haleine conservait l'odeur des oignons doux qui avaient dû composer son déjeuner.

« Eh bien ! Ce n'est pas vraiment un secret, mais si l'on me prenait en train d'en parler à quelqu'un dans ton genre avant que cela soit rendu public, j'y perdrais mes lèvres et mon nez. »

Huy résista à l'envie de dire qu'aucun personnage jouissant d'un réel pouvoir ne s'intéressait de près ou de loin à des êtres aussi insignifiants qu'eux. Il adopta l'expression de terreur respectueuse qui était de mise.

« On fait revenir les dieux glorieux, dit Téhouty, adoptant, même en cachette, le langage officiel. Amon sera restauré à sa juste place dans le panthéon. C'est pourquoi le roi a décidé de changer le nom hérétique qu'il a eu l'infortune de recevoir à sa naissance. Quant à Aton, ce dieu de pure invention, son nom sera retranché. »

Dans la pénombre, Huy retenait son souffle. La nouvelle ne le surprenait pas. Horemheb était un homme pragmatique ; inévitablement, il choisirait ce moyen de remettre à flot le navire de l'État. Le nouvel Enseignement s'était fait beaucoup plus d'ennemis que d'amis, et la perte de l'Empire du Nord avait précipité la chute d'Akhenaton. Néanmoins, malgré la folie qui avait fini par s'emparer de l'ancien roi, Huy était affligé. La terre appartenait au pharaon. Le peuple appartenait au pharaon. Le pharaon ne pouvait être mis en cause. Sur cet ordre avait reposé la stabilité de deux mille ans d'histoire. Or cette stabilité venait d'être ébranlée. Pas assez gravement pour que la plupart des gens s'en préoccupent ; pour la plupart d'entre eux, elle pouvait être rétablie, et Horemheb était l'homme qui la rétablirait. Mais aux yeux de Huy il n'en était rien. Il avait découvert ce que c'était que d'être un individu et de douter ; aussi, c'était également sur son propre sort qu'il s'affligeait.

Il s'apprêtait à partir quand Téhouty le retint.

« Il y a plus. Le nom de l'ancien roi sera effacé. Son nom sera retranché de tous les monuments, de la même façon qu'il a retranché le nom d'Amon. Sans son nom, il connaîtra la mort qui est au-delà de la mort. Il ne sera même plus. »

Huy le brava avec une fougue dont il ne se croyait pas capable au milieu de toute cette tension.

« Son nom vivra à jamais.

— Voilà un blasphème de la plus haute gravité, mon ami. Pour ma part, j'éviterais de me promener en tenant ce genre de propos à n'importe qui. »

Téhouty souriait de son sourire mince, et Huy vit qu'il savourait cet instant.

 

Alors qu'il était chez lui, dix jours plus tard, Huy sortit une copie qu'il avait faite des années auparavant, quand il était venu dans la cité pour la première fois, d'une description par Bek, le principal architecte. Il ne l'avait pas remise au Mézai. Il relut une fois de plus le court passage. Cela avait été un travail d'apprenti, et le tracé des hiéroglyphes était d'une grande beauté. Dans la cour poussiéreuse de sa petite maison, ses espoirs et ses aspirations passés semblaient le tourner en dérision.

Après douze ans, la partie centrale est à présent complète. Nous n'avons encore utilisé qu'un dixième des terres choisies par Aton pour la cité, mais nous nous reposons. Bientôt, quand l'ennemi du nord aura été apaisé par la sagesse d'Aton, nous reprendrons. Dieu doit seulement sauvegarder le roi. Toutes nos pensées sont concentrées sur cela. Ici dans la cité, nous n'entendons plus grand-chose du monde extérieur.

D'ici là, la cité grandira, et elle durera à jamais. Lorsqu'elle sera terminée, elle sera la plus grande ville de la Terre. La capitale du Sud sera réduite à néant avec ses faux dieux et son inhumanité, et la lumière d'Aton brillera sur la Terre entière. Même les ténèbres du nord seront dissipées par la lumière.

Comme j'ai hâte de reprendre le travail ! Combien il me reste à faire, maintenant que je sais quoi faire ! La cité m'occupe entièrement. Elle doit croître à l'instar d'une forêt, naturellement, avec beauté et sans symétrie. Les colonnes seront sculptées de vignes, les chapiteaux seront des grappes de raisin. Déjà le palais se couvre de peintures : tous les animaux et toutes les fleurs de la Terre Noire se réjouissant dans le Dieu unique. Les oiseaux du Fleuve s'échappent des buissons de papyrus et fuient l'oiseleur. Les veaux dansent dans les prés, les cerfs bondissent dans les bois. Les plafonds et les colonnades sont parcourus de marguerites et de chardons, de lotus et de joncs des marais. Chaque cour est dotée d'un puits, et les roues du sakkieh[8] tirent l'eau du Fleuve, si bien que de ce désert nous avons fait surgir la verdure.

Dans l'antichambre aux mille piliers, le travail d'incrustation est de granit noir et de quartzite rouge ; les chambres des concubines sont décorées de scènes représentant la préparation en vue de l'arrivée du roi. Les trottoirs peints sont eux-mêmes une réussite et un ravissement pour les yeux. Nous avons posé un sol de brique crue et l'avons couvert d'un enduit de mortier. Nous l'avons revêtu de plâtre léger lié avec du duvet de jeunes filles, et sur le tout nous avons peint. Nous avons posé les couleurs alors que le plâtre était humide, quand il pouvait encore être déplacé par le pinceau – la forme doit être aussi naturelle que possible. Une fois la peinture terminée et bien sèche, vinrent les polisseurs et les ouvriers chargés d'imperméabiliser. Les couleurs ne s'altéreront jamais, même lorsque l'Empire aura le double de son âge.

Nous avons maintenant quatre fabriques de verre et deux ateliers d'émaillerie, mais de la côte les navires continuent d'apporter des faïences de Keftiou et des verreries de Byblos. Il n'y en aura jamais en suffisance pour décorer ne fût-ce que le palais et le grand temple. Le jaspe et l'albâtre exclusivement seront utilisés pour les répliques du roi, de la reine et des princesses. Mais ce n'est pas tout. Les scarabées, les poissons et les scorpions votifs ne doivent pas être faits à partir d'un matériau moins précieux. Toute la richesse est ici, et nos artisans travaillent en déployant une créativité aussi féconde que le blé dans le bon limon. Les portes en cèdre sont plaquées d'or martelé.

Au long des années qu'a duré la construction, le roi a arpenté la cité comme un homme pourchassé par le temps, changeant ceci, modifiant cela, à mesure que Dieu évoluait en lui et affinait sa vision. Qu'il nous soit seulement permis de…

Huy laissa retomber le papyrus. Quelle sottise que de céder à l'enthousiasme ! Au-dehors, la rue résonnait du bruit des chariots que l'on charge. Au lendemain de l'investiture du jeune roi, le général Horemheb et le régent Ay avaient annoncé le retour de la cour à Thèbes, qui était aussi le centre du culte d'Amon. Là-bas, les travaux étaient déjà en cours pour rénover le palais immense mais vétuste d'Aménophis III. Il serait prêt à temps pour le Nouvel An, pour la fête d'Opet[9] qui suivrait le début de la prochaine crue, au milieu de l'été. À une vitesse stupéfiante, la cité de l'Horizon avait commencé à se vider. La population la quittait massivement pour chercher du travail, n'emportant que le nécessaire. Téhouty et ses collègues étaient épuisés à force d'extraire et d'empaqueter les archives. Les édifices que Bek décrivait avec tant de fierté une dizaine d'années plus tôt – dix ans, le temps que dure l'enfance – étaient déjà jonchés des décombres de la déréliction. Avant la fin de l'automne, ce lieu serait une ville fantôme.

Et Huy en serait un des spectres. Il n'avait d'autre métier que celui qu'il avait appris, et sans ce véhicule pour exercer sa sagesse innée, son intelligence s'atrophierait. Rares semblaient ceux qui partageaient son sort : le pardon suivant la rétractation avait été la règle générale pour ceux qui avaient servi l'ancien roi – soit cela, soit l'exil ou la mort.

Peut-être aurait-il connu pareil destin sans l'intervention de quelque supérieur anonyme en sa faveur.

Cette pensée l'encouragea. Sa liberté de mouvement n'était pas entravée. On lui avait permis de conserver sa maison. Mais comment gagner sa vie ? Ses réserves de bière et de blé diminuaient, et chez le boulanger il se voyait forcé d'acheter du pain à l'orge, humiliation qui pour être mineure n'engendrait pas moins l'amertume.

La seule alternative qui l'avait toujours attiré, en dehors de la vie de scribe, c'était de travailler sur le Fleuve. Bien entendu, une telle démarche était inconcevable, aussi exclue que l'idée de déménager sans en référer à ses supérieurs, au système et, en définitive, au pharaon. Mais la vie, de façon troublante, avait changé tout cela, et Huy se sentait même prêt – avec un certain plaisir qu'il n'osait admettre consciemment – à rejeter le respect rigide de la hiérarchie qu'impliquait sa profession.

Sois un scribe, ton corps est lisse et ton bras se fatigue vite ; ne va pas te consumer comme une chandelle à l'exemple de celui dont le corps a perdu toute force, car tu n'as pas des os de travailleur. Tu es grand et fin. Si tu tires un chargement ou que tu le portes, tu vas t'effondrer, tes pieds traîneront péniblement, car tu es lamentablement faible, tous tes membres sont maigres et ton corps chétif. Mets-toi en tête de devenir scribe, excellente profession qui te conviendra bien. Quand tu en appelles un, mille répondent. Tu marcheras librement sur la route, tu ne deviendras pas un bœuf que l'on cède. Tu seras à la tête des autres.

Il y avait un texte de ce genre dans un de ses premiers manuels, mais Huy n'avait jamais aimé l'idée implicite qu'il était bon d'avoir le corps chétif, conséquence et marque distinctive du savoir. Contrairement aux canons esthétiques, il était court et massif, et son corps était naturellement pourvu d'une bonne musculature. Quant à en appeler un et à en entendre mille répondre, ou à marcher librement sur la route, c'étaient des expériences qu'il n'avait jamais connues et risquait encore moins de connaître maintenant. Il avait cessé d'appartenir au cercle très fermé que ses professeurs avaient toujours fait miroiter comme le suprême aboutissement.

Il prit l'habitude de se promener du côté du port, seule partie de la ville où régnait encore de l'activité, même si peu de navires y déchargeaient, désormais. Sur les appontements en palmier soutenus par des pylônes en cèdre défilait une procession ininterrompue d'hommes à la peau cuivrée et vêtus de hardes d'un blanc sale, que l'on avait réquisitionnés dans les fermes aux lisières du désert. Ils montaient une suite interminable de corbeilles chargées de marchandises à bord des navires à proue relevée en vue d'un voyage vers le sud, ravitaillaient des bateaux en provenance ou à destination de la côte, qui emporteraient des chargements d'or, d'ivoire et de granit vers le nord, de cèdre, de sycomore et de calcaire de Toura vers le sud. À force de voir Huy accroupi sur les quais, les marins et les débardeurs s'étaient accoutumés à sa présence. Il bavardait avec eux ou jouait une partie de senet[10] appréciant leur compagnie qui était pour lui une expérience toute neuve, et découvrait les rumeurs qui circulaient sur le Fleuve, exemptes de la duplicité diplomatique de la cour. Mais l'unique fois où il avança l'idée qu'il pourrait travailler à leurs côtés, sa suggestion fut accueillie par un éclat de rire si incrédule qu'il sut qu'il ne pouvait pas insister. Il avait oublié un instant que seul le non-conformiste qu'il était devenu pouvait envisager d'enfreindre des tabous établis sur cent générations.

Ses provisions diminuant, il commença à maigrir. Au premier mois de shemou, il en était à son dernier sac de farine et à sa dernière jarre de bière. La petite maison était si lugubre qu'il évitait d'y retourner sauf pour dormir. Peu de gens habitaient encore sa rue, et personne de sa connaissance. Sa seule alternative consistait à poursuivre sa vie de parasite sur les quais, ou bien à chercher du travail. Le second choix était le seul valable à long terme, et déjà, à deux ou trois reprises, il avait empaqueté ses maigres possessions et sa palette de scribe, avant d'être vaincu par la lassitude à l'idée de partir.

Il descendit une fois de plus vers le port. Le soir était tombé. Il se dit qu'il ne pourrait se mettre en route avant l'aurore, quelle que fût sa destination.

Un vaste navire, orienté vers l'amont du Fleuve et peu chargé, réduisait le débarcadère aux proportions d'une miniature. Un vaisseau convoyant de l'or, sur son voyage de retour. Huy distingua à la proue un homme de haute taille, enveloppé d'un manteau en laine, mais ce n'était qu'une silhouette découpée contre le soleil, qui se couchait sur l'eau couleur de sang au-delà de la rive lointaine.

Huy se tournait vers ses compagnons familiers quand la silhouette du bateau le héla par son nom.

La cité de l'horizon
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